«L'Homme qui brûla ses habits»
de Mohamed Joou
Le Temps | Publié le 03.09.2008
Quand réalité, souvenirs et rêves se croisent... Un bon livre pour les enfants d'aujourd'hui qui y trouveront la vie de ceux qui ont eu leur âge, leur innocence, leurs rêves et leurs joies, c'est-à-dire ceux qui sont aujourd'hui adultes, pour qui aussi ce livre est destiné.
Ils rencontreront à leur tour leur alter ego dans ces pages pleines de vérité et d'actualité. Il s'agit du recueil de nouvelles en langue arabe, «l'homme qui brûla ses habits», de l'écrivain tunisien Mohamed Joou, paru récemment (août 2008). Le livre comporte huit nouvelles réparties comme suit : «Flux et reflux», «l'Autre face», «Personne ne demeure en dehors des remparts de la Médina», «Le conte du félin», «Les fleurs du laurier-rose», «Les oiseaux du paradis ne meurent pas en Galilée», «Tataouine» et «L'homme qui brûla ses habits». Quoique ce classement ne suive pas un ordre logique ou chronologique, les nouvelles sont en revanche bien soudées entre elles par des thèmes récurrents : l'enfance, la famille, l'amour, la recherche de repères identitaires, l'aspiration au bonheur et à la paix...
«L'Homme qui brûla ses habits» est l'histoire d'un homme faible, minable et sans défense face aux exigences incessantes de la vie moderne et aux interminables tracasseries de sa femme trop capricieuse et toujours insatisfaite. Il subit silencieusement toutes les souffrances morales infligées par la société de consommation qui rend sa vie de plus en plus infernale, ne pouvant vivre sa vie comme il l'entend et se sentant incapable de se complaire comme ses confrères dans un conformisme abrutissant. Fuyant le foyer conjugal, une longue errance à travers les rues de la ville le remplit de douces illusions qui finissent par une déception. Atteint d'hystérie, il jette au feu ses vêtements dans lesquels il se sent mal à l'aise, s'étouffe, s'étrangle ; ces vêtements qui symbolisent à ses yeux un aspect de cette vie moderne basée uniquement sur des apparences creuses. Débarrassé de ses effets, il se trouve tout nu, au grand dam d'une foule de gens qui le traite de paranoïaque... Voici un petit passage marquant de cette histoire : «Dans la rue, il découvrit la platitude des choses et leur futilité. Il remarqua que tous ces corps moulés et pressés avait le même visage déguisé, uniforme et monotone et lui donnaient envie de s'en dégoûter, de s'en écarter...» P.127
Huit nouvelles en tous, agréables, écrites d'une belle plume qui a l'air de courir aisément sur le papier. Huit histoires qui nous plongent dans des souvenirs d'enfance et de jeunesse, tantôt à travers une anecdote («Flux et reflux»), tantôt à travers une histoire réelle («L'autre face») où l'on apprécie les accents de franchise et de sincérité du narrateur quant aux thèmes traités dans ce livre où se mêlent la nostalgie du passé (celle du narrateur) et une ambition sans borne vers un avenir meilleur (celle des nouvelles générations). Oui, en fait, l'enfance est omniprésente dans toutes ces histoires, c'est le leitmotiv qui caractérise tous les événements de chacune de ces huit nouvelles. L'enfant occupe une place de choix dans ces nouvelles, sans être toujours un personnage actant ;, mais il est présent par son innocence, ses jeux, ses rêves et surtout par sa nature pure et non corrompue, par toutes les bonnes vertus humaines ; l'enfant symbolise l'amour, l'espoir, la vie et l'avenir ; il est là pour contrecarrer les folies et les convoitises des adultes ; ses pleurs et ses cris sont en réalité un appel à l'amour, à l'ordre, à la tolérance, à la paix. Alors que de l'autre côté, les événements sont l'oeuvre d'adultes qui incarnent la méchanceté, l'animosité et la haine et dont les actions témoignent d'inconscience et d'insouciance quant à l'avenir de l'humanité. L'enfance est victime des oeuvres destructrices des hommes (guerre, pollution...) ; et ce n'est que dans cette enfance innocente, chaste et angélique que le narrateur trouve le seul réconfort dans ce monde moderne plein de vices et d'injustices.
«L'homme qui brûla ses habits» est un livre écrit dans un style distingué et savoureux et où l'écrivain a mis tout son talent qui, à vrai dire, ne manque pas de poésie. C'est la réalité peinte sans fard ni pompe. Des repères géographiques (Hammam-Lif, Boukornine, Hôpital Razi, Manouba, Mellassine, La Goulette, Bab Mnara...), des personnages réels encore en vie (Hamza, le petit-fils du narrateur...) ou disparus (Tahar et Khadija, ses parents...) et parfois, ça et là, des bribes autobiographiques (ses souvenirs d'enfance). Autant d'indices qui nous rapprochent tantôt de notre vie réelle («L'autre face» ou «Tataouine») et nous plongent tantôt dans un monde merveilleux («Le conte du Félin») Un livre où la réalité, les souvenirs et les rêves se croisent, se mêlent, se confondent pour aller de concert vers un avenir meilleur. Un livre à lire sans délai.
Source : http://www.jetsetmagazine.net
|